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Marianne

Prisonniers politiques en Russie : Oleg Sentsov n'est pas le seul (Fri, 17 Aug 2018)
Message de soutien au cinéaste Oleg Sentsov. La grève de la faim du cinéaste criméen Oleg Sentsov, condamné à 20 ans de prison pour « terrorisme », l’a fait sortir de l’anonymat. Mais bien d’autres sont actuellement persécutés pour s’être publiquement opposés à l’annexion de la péninsule par Moscou. Tel le fermier Vladimir Baloukh... Arrêté pour son opposition à l’annexion de la Crimée lors de l’opération militaire russe dans la péninsule ukrainienne en 2014, le réalisateur ukrainien de Crimée Oleg Sentsov a d’abord été « nationalisé » russe contre son gré pendant sa détention. Puis, accusé de terrorisme et de trafic d’armes sur la base de témoignages douteux (l’un des deux témoins s’est depuis rétracté), il a été condamné à 20 ans de prison. Qu’il purge dans un camp de la région plutôt inhospitalière de Yamalo-Nenets, au-delà du cercle polaire arctique russe, très éloignée de sa Crimée natale. Refusant de reconnaître les faits qui lui sont reprochés mais surtout la légitimité des Russes à le juger, Sentsov, 42 ans, a décrété le 14 mai dernier une grève de la faim illimitée. Il veut ainsi attirer l’attention sur le sort de 64 prisonniers ukrainiens en Russie, qu’il considère comme politiques, dont il demande la libération. "Il dit que s'il doit mourir, il mourra" Le 7 août dernier, après 86 jours de grève, sa cousine Natalia Kaplan a déclaré son état « catastrophiquement mauvais ». Son avocat Dmitri Dinze, qui a pu le rencontrer, a précisé que Sentsov souffrait d’une baisse de sa tension artérielle, de problèmes cardiaques, et d’anémie, sur fond de problèmes rénaux et hépatiques. « Il passe ses journées allongé, et dit qu’il ne cessera pas sa grève de la faim, considérant que s’il doit mourir, il mourra », a conclu l’avocat. Une photo le montre très amaigri. Après plusieurs interventions, Emmanuel Macron a à nouveau abordé début août le cas du cinéaste ukrainien par téléphone avec Vladimir Poutine, qui a promis de donner de ses nouvelles. Samedi 11 août, le verdict russe est tombé, transmis par RT France : à en croire les services carcéraux russes, l'information sur la perte de poids d'Oleg Sentsov « ne correspond pas à la réalité » et son état de santé est « satisfaisant ». « Aujourd'hui, il ne présente pas de signe d'insuffisance pondérale et nous n'avons pas observé de détérioration de son état de santé », estiment-ils. Ils assurent en outre prendre « toutes les mesures nécessaires » pour maintenir la santé de l'activiste, qui prend selon eux des suppléments nutritionnels pour aider son cœur et son système nerveux. "Le simple fait de se revendique ukrainien expose à de grandes difficultés" Si l’intervention du président français a attiré l’attention sur le sort de Sentsov, le cinéaste ukrainien de Crimée est loin d’être le seul citoyen de Crimée critique envers l’annexion à souffrir des foudres des autorités russes. Le simple fait de se revendiquer ukrainien et de refuser le passeport russe expose à de grandes difficultés. Sur le plan administratif, tout est fait pour contraindre les Criméens à changer de nationalité, la législation russe ne permettant tout simplement pas à un - désormais - étranger d’exercer nombres d’activités sur son sol. Mais ce qui relève du simple attachement à sa patrie d’origine, sa culture ou sa langue, est aujourd’hui vite assimilé à du « terrorisme » en Crimée. Les nationalistes ukrainiens sont en effet quotidiennement qualifiés de « fascistes » dans le discours officiel à Moscou. Vladimir Baloukh, "un squelette" En témoigne la mésaventure de Vladimir Baloukh, un fermier criméen de 47 ans, qui s’est toujours considéré comme ukrainien et a refusé de devenir russe après l’annexion. Pis. L’homme, qui n’a jamais caché son attachement à Kiev, a poussé le nationalisme jusqu’à planter un drapeau ukrainien sur le toit de sa maison, sise dans le village de 800 âmes de Serebrianka, dans le district de Razdolny (au nord ouest de la péninsule). Puis à y accrocher une pancarte rendant hommage à la « centaine céleste » de victimes tuées sur Maïdan en février. Face à un tel fanatisme, les autorités locales ont tenté de l’intimider, en le menaçant de l’inculper de charges criminelles s’il refusait. Baloukh persiste et signe. Fin 2016, il est accusé d’avoir insulté un policier, et arrêté. Pendant sa garde à vue, lors d’une troisième perquisition, les limiers locaux « découvrent » dans son grenier 90 cartouches et plusieurs explosifs. Un « coup monté », selon lui et l’association russe de défense des droits de l’Homme Mémorial, qui l’a aussitôt déclaré « prisonnier politique ». En août 2017, il est condamné à 3,5 ans de prison. Au début de cette année, nouveau procès : il est accusé d’avoir frappé un gardien. Baloukh nie, affirmant que c’est au contraire lui qui a été frappé, et, le 19 mars, se met en grève de la faim pour protester. En juillet, sa peine passe à 5 ans de prison. A en croire sa mère, Baloukh désormais « ressemble à un squelette ». Il a perdu 30 kg. Oleg Sentsov n’est pas seul… Lire aussiRussie : le goulag d'Oleg Sentsov [par Caroline Fourest]
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Une version censurée de Google en Chine ? Les salariés se rebiffent (Fri, 17 Aug 2018)
Avec 770 millions d'utilisateurs, la Chine représente l'un des plus gros marché de l'Internet au monde. Une aubaine pour les géants du net comme Google. Des centaines d’employés de Google, inquiets d’un possible projet secret instaurant une version censurée du moteur de recherche en Chine, ont signé une lettre ouverte demandant plus de transparence et de gages quant aux « conséquences éthiques » sur leur travail. Le possible retour du géant américain de l’Internet en Chine n’est pas du goût de tout monde. Et surtout pas des employés. Près de 1 400 d’entre eux ont ainsi affiché leur opposition au projet dans une lettre ouverte publiée par le New York Times. Selon les faits rapportés dans les colonnes du quotidien américain ce 16 août, les salariés ont indiqué « que le projet et la volonté apparente de Google de se conformer aux exigences de censure de la Chine soulèvent des questions morales et éthiques urgentes ». L’affaire remonte au 1er août, lorsque le magazine en ligne The Intercept révèle l’existence d’un plan développé en secret par une poignée de membres de la direction sous le nom de « Dragonfly ». Au même titre que les lecteurs, les salariés ont découvert, effarés, que Google opéraient depuis plusieurs mois des tests sur un moteur de recherche conforme aux exigences des autorités chinoises. Les signataires de la lettre font aujourd’hui savoir leurs craintes de travailler involontairement sur une technologie qui aiderait la Chine à dissimuler des informations à ses citoyens : « Nous avons besoin de toute urgence d'une plus grande transparence, d'un siège à la table et d'un engagement envers des processus clairs et ouverts : les employés de Google doivent savoir ce que nous construisons ». La Chine, un marché aussi juteux que dangereux Pressés par ses employés, le directeur général, Sundar Pichai, et d’autres responsables de « Dragonfly », ont répondu in extremis aux interrogations des salariés, lors d’une réunion du personnel ce 16 août. Pour tenter de mettre fin aux rumeurs et à la fronde naissante, le patron de Google, qui s’exprimait pour la première fois sur le sujet, s’est voulu rassurant : "Si nous faisons bien notre mission, nous devons réfléchir sérieusement à la manière d’en faire plus en Chine. Cela dit, nous ne sommes pas près de lancer un produit de recherche en Chine." Pas d’annonces concrètes donc, mais une tentative pour calmer le jeu. Google ne peut fermer totalement la porte au juteux marché chinois et à ses 770 millions d’internautes, quitté il y a huit ans. A l’époque, la société a déclaré avoir découvert que des pirates informatiques chinois avaient attaqué l'infrastructure de l'entreprise afin d'accéder aux comptes Gmail de militants des droits de l'Homme. L’attaque - combinée à la censure du gouvernement et au blocage de réseaux sociaux comme Facebook ou Instagram - a poussé Google à retirer son moteur de recherche du pays. Il a toutefois maintenu la présence de centres de recherche sur le territoire. Lire aussiLa Chine régit ses citoyens en fonction de leur note sociale S'il veut à nouveau séduire les autorités, le géant de l’Internet va devoir faire de sacrées concessions. Depuis 2010, le pays n’a cessé de renforcer ses contrôles et ses exigences pour limiter la liberté d’expression. "Vous ne pouvez jamais satisfaire un censeur, en particulier ceux en Chine", a déclaré Charles Mok dans le New York Times, membre du Conseil législatif de Hong Kong qui défend et représente le secteur des technologies de l’information. En avril déjà, des employés de Google avaient dénoncé l’implication de leur entreprise dans un « commerce de la guerre » après sa participation à un programme du Pentagone usant de l’intelligence artificielle pour améliorer l’armement. Face à une menace de démission massive, le géant de l’Internet américain avait fait savoir qu’il ne renouvellerait pas son contrat de 10 millions de dollars avec le Ministère de la Défense américain. Lire aussiChine : souriez, vous êtes fliqué !
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Conducteur en fuite tué : l'avocat du policier fustige le "tout-pouvoir des magistrats" (Fri, 17 Aug 2018)
Avocat du policier mis en examen, Laurent-Franck Lienard est aussi le conseil d'Alexandre Benalla. Un automobiliste a été tué d'une balle dans le thorax par un fonctionnaire de police ce mardi 14 août, dans le centre de Paris. Le policier de 23 ans est mis en examen et interdit d'exercer. Son avocat, Laurent-Franck Liénard, a choisi pour ligne de défense de charger les magistrats. Été médiatique pour Laurent-Franck Liénard : quelques semaines après avoir couru les plateaux pour plaider la cause d'un certain Alexandre Benalla, l'avocat spécialiste des affaires de bavures policières défend cette fois un vrai flic. Son client, un fonctionnaire de 23 ans, a été mis en examen ce jeudi 16 août pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l'autorité publique", un crime passible de 15 ans de prison. Le jeune policier a également été placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction d'exercer sa fonction de gardien de la paix. Les faits remontent au mardi 14 août, et se sont produits dans le quartier des Halles, au centre de Paris : Romain, un homme de 26 ans au volant d'une voiture (déjà condamné en février dernier pour "conduite malgré une annulation de permis", "refus d'obtempérer exposant autrui à un risque de mort ou d'infirmité" et "menaces sur une personne dépositaire de l'autorité publique") refuse de se soumettre à un contrôle de police, et prend la fuite. Il est pris en chasse par le gardien de la paix de 23 ans, qui réquisitionne le scooter d'un passant (et le conducteur avec) et retrouve la voiture bloquée à deux kilomètres de là. Le policier descend du scooter, demande au fuyard d'obtempérer ; celui-ci opère une marche arrière avec sa voiture et percute le deux-roues, le policier ouvre le feu, la balle traverse l'épaule de Romain pour se loger dans son thorax. Il décède quelques minutes plus tard. Ces événements ont conduit le parquet à mettre en examen le policier. L'enquête a été confiée à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) et à la police judiciaire. Une ligne de défense hostile aux juges La décision judiciaire fait tempêter Laurent-Franck Lienard, dont la stratégie est de s'en prendre aux magistrats : d'après lui, son client n'avait pas à être mis en examen et suspendu, car "la situation de légitime défense ne fait aucun doute à l'issue de la garde à vue, des auditions (...) mais aussi des témoignages", a-t-il déclaré au micro de France Info ce vendredi 17 août. Contestant également la garde à vue du jeune fonctionnaire de police, l'avocat s'est attaqué à "la machine judiciaire, [qui] parfois s'emballe, parce qu'elle est déresponsabilisée et qu'il n'y a aucun garde-fou contre le tout-pouvoir des magistrats". Et de s'en prendre à des juges qui auraient "pris une décision d'une brutalité extrême" sur la base "d'un dossier qu'ils ont lu en 5 secondes". Au cœur de l'argumentaire de Me Lienard, la volonté de "sauver des vies" de son client, puisque "ce conducteur a mis en péril la vie beaucoup de passants ce soir-là", mais également celle du conducteur du scooter. Dans un post publié sur Facebook, l'avocat qualifie la mise en examen de "scandale", s'adressant directement aux policiers qu'il a l'habitude de défendre au tribunal : "[...] L'exercice de votre métier est devenu impossible. Aujourd'hui vous ne pouvez plus assurer la sécurité des citoyens." Le même ton grave est adopté sur France Info pour décrire la situation du policier mis en examen : "Ce jeune homme de 23 ans, aujourd'hui il ne travaille plus, il ne paie plus son loyer, il ne se nourrit plus, alors qu'il a juste fait son travail." En attendant l'enquête, l'affaire recèle plusieurs questions. Une interrogation connexe est de déterminer le bien-fondé de la réquisition du scooter d'un conducteur qui passait par là. Me Lienard affirme que "les policiers ont une carte de réquisition, ils peuvent requérir l'aide des citoyens". A l'inverse, l'avocat Thierry Vallat interrogé par Le Parisien affirme qu'"un conducteur doit répondre à une injonction de s’arrêter ou de déplacer sa voiture, mais pas de conduire et de poursuivre un fugitif". Ce à quoi l'avocat du policier rétorque qu'à l'origine, l'idée de la réquisition était de "s'approcher pour lire une plaque d'immatriculation et la donner à la radio". N'entendant plus les messages de sa hiérarchie dans ladite radio, le jeune gardien de la paix aurait été pris dans "un enchaînement" dont il serait "la victime, pas l'auteur", selon la version de son conseil. Lire aussiLa police livre son bilan de l'année : 14 tués et une centaine de blessés lors d'interventions Le casse-tête de la légitime défense La clé de voûte de l'homicide reste cependant la question de la légitime défense. Pour Lienard, "le rapport de l'IGPN est clair : il y a légitime défense, et application du droit". Cela n'a pourtant pas empêché les juges de mettre en examen le policier auteur d'un homicide involontaire. Juridiquement, la légitime défense est encadrée par trois principes : la nécessité, la proportionnalité et la simultanéité, qui s'appliquent à tout citoyen. Ainsi une personne peut intervenir "pour interrompre un crime ou délit", et être considérée en situation de légitime défense, mais les moyens de défense employés doivent être "proportionnés" et ne s'appliquent pas à un fugitif. Cependant, le cadre législatif a changé début 2017, après un mouvement social des policiers, et a adopté des dispositions qui concernent précisément le cas des véhicules en fuite. Le nouveau code de la sécurité intérieure précise maintenant que les fonctionnaires de police peuvent utiliser leur arme "en cas d'absolue nécessité" lorsqu'ils "ne peuvent immobiliser, autrement que par l’usage des armes, des véhicules […] dont les conducteurs n’obtempèrent pas à l’ordre d’arrêt et dont les occupants sont susceptibles de perpétrer, dans leur fuite, des atteintes à leur vie ou à leur intégrité physique ou à celles d’autrui". C'est cette évolution des règles qui est utilisée comme argument principal par Me Lienard pour contester la mise en examen de son client. Le changement juridique lui-même fait débat : en février 2017, après l'adoption de la nouvelle loi sur la sécurité, la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) avait rendu un avis s'inquiétant de "l'augmentation des pertes humaines" que pouvaient entraîner les nouvelles dispositions sur l'utilisation des armes à feu, notamment "dans des situations relativement fréquentes de courses-poursuites en zone urbaine, les fonctionnaires de police en venant à considérer que le véhicule pourchassé crée, par la dangerosité de sa conduite, un risque pour l’intégrité des autres usagers de la route et des passants." Cet avertissement paraît aujourd'hui prémonitoire : en sus de la mort de Romain dans le quartier des Halles s'ajoute le décès de Aboubakar Fofana, tué début juillet à Nantes… par un coup de feu tiré par un policier alors qu'il était au volant de sa voiture. Lire aussiNantes : le policier qui a tiré sur le jeune automobiliste placé en garde à vue
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Violence conjugale : quand l'inaction du voisinage vire à la non-assistance à personne en danger (Fri, 17 Aug 2018)
Image d'illustration. Face à une victime de violence conjugale, la bienveillance est la meilleure approche : "Il faut ouvrir une fenêtre." L'histoire d'Élodie, victime de violences conjugales et menacée d'expulsion à cause des "nuisances sonores" qui dérangeaient ses voisins, met en lumière le rôle crucial de l'entourage direct. Un cas loin d'être isolé. Sa situation a provoqué l'indignation. Élodie, 37 ans, victime de violences conjugales, a reçu un avis d'expulsion à la fin du mois de juin. En cause : des "nuisances sonores" – c'est-à-dire ses cris – qui dérangeaient les autres locataires de la résidence, au point de signer une pétition contre elle. Quand l'affaire s'est ébruitée, le 12 août dernier, la mère de famille a bien précisé au Parisien que "personne" n'était venu la voir. Ce syndrome des yeux "fermés" est loin de ne toucher que les voisins d'Élodie. "Les miens ne se sont pas plaints ; en fait, ils ne sont jamais manifestés", souffle Claire*, 44 ans, qui a passé huit années dans un même immeuble. Elle l'a quitté en janvier 2018, en même temps que son désormais ex-conjoint, qui la battait. Un soir de novembre dernier, l'homme l’a jetée hors de l'appartement à coups de pied après une "crise". "Je me suis retrouvée par terre, sur le palier, raconte Claire. Je savais très bien que mes voisins étaient devant leur porte, ce n'était pas possible de ne pas avoir entendu tout ce vacarme. J'avais tellement peur que j'ai commencé à crier au secours. Ça a duré une dizaine de minutes. Personne ne m'a ouvert". "Ils ne m'ont jamais demandé ce qu'il se passait chez moi" Après cet épisode, les voisins de Claire n'ont pas changé de comportement, sauf un. "Il ne pouvait plus me regarder dans les yeux, raconte la mère de famille. Quand on se croisait, j'avais l'impression qu'il me fuyait". Floria*, elle, ressentait du mépris. "Mes voisins me regardaient de travers, mais ils ne m'ont jamais demandé ce qu'il se passait chez moi ni comment j'allais", regrette la jeune femme de 22 ans, qui a subi les coups de son ex-conjoint pendant deux années. Bien que ses voisins ne soient pas allés jusqu'à signer une pétition pour se plaindre de ses cris, Floria a souffert de leur silence. "Ce manque de soutien a joué ; à un moment je ne voulais même plus partir parce que je me disais que ma situation était presque normale en fait", raconte-t-elle. Son voisinage savait pourtant que Floria était victime de violences. "Des voisins ont déjà appelé la police deux fois en disant qu''on se battait'", se rappelle la jeune femme. Non-assistance à personne en danger Si l'inaction des voisins d'Élodie, de Claire, de Floria, et de toutes ces femmes anonymes, peut être moralement répréhensible, elle est surtout condamnable par une peine de prison pouvant aller jusqu'à cinq ans et par une amende de 75 000 euros. On parle effectivement de non-assistance à personne en danger si cette personne fait face à un "péril grave et imminent" et si quelqu'un connaît sa situation, est en mesure de l'aider, mais ne le fait pas. "Le caractère imminent ne veut pas dire 'sur le moment' ; la prescription d'action publique est de trois ans, rappelle Me Antonino Carbonetto, avocat spécialisé en droit pénal. Ainsi, au même titre qu'un voisin qui entend des cris mais qui n'avertit pas les services d'urgence, quelqu'un peut être accusé de non-assistance à personne en danger si la femme victime de violences conjugales lui parle de sa situation et que cette personne ne le rapporte pas". Intervenir, avec prudence "L'intervention directe n'est pas la plus adaptée, précise toutefois Émilie Banny, ancienne responsable de l'accueil de jour départemental de SOS Femmes Solidarité 67. Prévenir et alerter, c'est important. Mais appeler la police dès que l'on apprend la situation peut aussi l'aggraver car on ne connaît pas le degré du danger ; l'auteur peut redoubler de violence après que l'alerte extérieure ait été donnée". Autre problème : le risque d'accroissement du sentiment d'isolement de la femme victime qui n'a pas pu trouver la police d'elle-même. "Elle se dit qu'elle n'est pas capable d'être en adéquation avec ce que la société attend d'elle, se culpabilise et se replie davantage sur elle-même", explique la chargée de mission de la CRESS Grand-Est. La bienveillance, un réflexe salvateur S'il ne faut pas prévenir d'emblée la police et que la réaction épidermique du type "je vais aller casser la gueule de ce mec" est à proscrire, quels réflexes faut-il adopter face à une femme victime de violences conjugales ? "Les gens ont peur de mettre la personne mal à l'aise s'ils lui en parlent, raconte Anne Joseleau, la directrice de l'association Solidarité Femmes 21. Alors qu'à partir du moment où on est bienveillant, qu'on se rapproche en disant 'ça n'a pas l'air simple chez toi, tu peux m'en parler', on ouvre une fenêtre". "Il faut ensuite lui dire qu'on est là pour elle", poursuit Émilie Banny. Ce "on est là" est à définir avec la femme en lui demandant comment on peut l'aider et ce qu'on peut faire. Cela peut être contacter un avocat, lui trouver une association à proximité, lui proposer de témoigner pour elle quand elle sera prête… "Il faut une réaction de la part du voisinage, tranche Françoise Brié, directrice générale de la Fédération nationale Solidarité Femmes. Il faut montrer à la femme victime de violences conjugales qu'on est solidaire, que ce qu'il lui arrive n'est pas justifiable. Il faut briser le silence qui l'entoure". Favoriser le relogement Cet accompagnement est nécessaire pour améliorer le parcours des femmes victimes de violences conjugales. "Il s'agit d'un travail de mobilisation générale à faire entre le voisinage, une association, un avocat et un bailleur", estime Françoise Brié. Si celui d'Élodie lui a finalement proposé un relogement, c'est effectivement grâce à l'intervention de l'association Escale 92. "Elle a contacté le bailleur de cette mère de famille en juillet pour la reloger, raconte la directrice générale de la Fédération nationale Solidarité Femmes. Grâce à la médiatisation de l'affaire, c'est allé très vite". Si elles y ont droit légalement, l'importance du relogement est considérable dans le parcours de ces femmes, ne serait-ce que pour qu'elles se sentent davantage en sécurité. "C'est aussi une forme de réparation : quand on reloge prioritairement les femmes victimes de violences conjugales, on leur accorde la reconnaissance qu'elles ne pensaient pas avoir", poursuit Françoise Brié. "On peut tous agir, même si c'est juste passer un coup de téléphone pour prendre des nouvelles, insiste la directrice de l'association Solidarité Femmes 21. Si tout le monde faisait quelque chose et savait comment le faire, ça changerait sacrément la donne pour les victimes. Elles sauraient qu'elles ne sont pas seules ; rien qu'à travers un regard, elles se diraient qu'il y a quelqu'un pour les voir." *Les prénoms ont été modifiés. Si vous subissez des violences conjugales ou que vous pensez qu'une femme de votre entourage en est victime, vous pouvez contacter le 3919 pour vous faire aider et obtenir des conseils. Il s'agit d'un numéro d'écoute nationale anonyme : votre appel restera confidentiel. Lire aussiRussie : la loi de dépénalisation des violences domestiques empêche les femmes battues de parler Lire aussiViolences faites aux femmes : la "très grande impunité" sur Facebook, Twitter et YouTube
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Rien ne l'Aretha (Franklin) (Fri, 17 Aug 2018)
Aretha Franklin en 1997 lors d'un concert au Palais des sports à Paris. Elle était programmée pour une tout autre vie. Celle d’Aretha Franklin, disparue ce 16 août à 76 ans, ressemble bien à une course d’obstacles, franchis avec une obstination qui force le "respect". Naître noire dans le Sud ségrégationniste des États-Unis, donner la vie à ses deux premiers enfants à l’âge de 14 et 15 ans, quitter le lycée dans la foulée, s’engager pour la défense des droits civiques en une période où leurs militants risquaient leur peau, refuser la moindre concession artistique ou traverser des périodes d’éclipse musicale ne sont a priori pas les ingrédients les plus appropriés pour vendre plus de 75 millions d’albums, accéder au statut de « Reine de la Soul » et d’héroïne américaine conviée en 2009 à marquer de son timbre reconnaissable entre mille la cérémonie d’investiture de Barack Obama. C'est pourtant bien l'improbable parcours d'Aretha Franklin. Née en 1942 à Memphis, dans le Tennessee, elle grandit à Détroit, ville ouvrière par excellence. Son père, un révérend baptiste prêchant la cause des Afro-Américains, l’élève et lui transmet alors cette conscience sociale et humaniste qui surgira dans ses chansons. C’est aussi grâce à cette figure paternelle qu’elle trouve sa voix et sa voie : en 1956, choriste aux côtés de ses deux sœurs dans l’église où officie son père, elle y réalise, adolescente et déjà mère de famille, ses premiers enregistrements dans la plus pure tradition gospel. Quatre ans plus tard, elle accroche le regard et l’oreille de John Hammond, producteur au sein du label Columbia Records, et déjà découvreur du jazzman Count Basie et de Billie Holiday. « C’est la voix la plus incroyable que j’ai entendue depuis Billie », s’enflamme-t-il alors. D’où son idée de départ de cantonner la jeune Aretha dans un registre jazz. "La voix la plus incroyable que j'ai entendue depuis Billie" De petits hits lui offrent un succès d’estime restreint à un public de spécialiste, mais, dans ces sixties frémissantes, Aretha veut plus : pousser ses cordes vocales loin des ambiances ouatées du jazz et, surtout, se faire entendre, diffuser un message. En 1967, alors que la révolte gronde dans les ghettos de l’Amérique en passe de se déchirer sur la guerre du Vietnam, elle rejoint le label Atlantic, où Ray Charles a défriché le terrain pour les artistes noirs que l’ensemble du pays est désormais prêt à entendre. « Quand je suis allée chez Atlantic Records, ils m’ont juste assise près du piano et les tubes ont commencé à naître », déclarera-t-elle. Femme fière En 1967 et 1968, elle enchaîne deux albums, I Never Loved a Man the Way I Love You et Lady Soul, gorgés de tubes qui lui confèrent une aura à part dans l’univers de la musique. Sa voix, capable de nuances et de puissance, s’y trouve magnifiée par une rafale de titres en phase avec leur temps : dans Chain of Fools, Think, (You Make Me Feel Like) A Natural Woman, Don’t Play That Song (You Lied), Spanish Harlem, et Respect, Aretha met en musique avec rage son statut de femme fière, sa soif de liberté trouvant un large écho aux Etats-Unis comme ailleurs, ainsi qu’une exigence de dignité, d’égalité et de respect : « Pour moi, le mot respect est un terme fort et digne qui permet à chacun de s’identifier », résume ainsi cette femme battue par son mari, dont elle se sépare en 1969. L’universalité de ces thèmes transforme des tubes en hymnes transcendant les couleurs de peau et les frontières. Elle est alors sacrée « Reine de la Soul ». Aretha Franklin en 1973. - Anonymous/AP/SIPA D’hymnes, il en est encore question dans Amazing Grace, un troisième album capté en live à la New Temple Missionary Baptist Church de Los Angeles et sorti en 1972. S’appropriant des chants emblématiques de la culture gospel comme des standards Soul composés par Marvin Gaye, Aretha Franklin remporte à 30 ans son plus gros succès, qui lui confère un statut d’icône. Pourtant, la suite des années 70 sera moins évidente, comme si le pays voulait tourner la page d’une ère marquée par la contestation et les chansons politisées. Sur un plan personnel, c’est plus dur encore : en 1979, la diva vit un drame. Son père est criblé de balles par des cambrioleurs. Le révérend Franklin décèdera après cinq ans de coma. Nouvelle naissance Reste qu’Aretha Franklin ne saurait se contenter de vivre sur ses fantastiques acquis : en 1982, une apparition dans The Blues Brothers, gros carton cinématographique, la remet au cœur de la lumière. Divorcée de son second mari, la Reine de la Soul vit ainsi cette année comme une nouvelle naissance, fêtée par une salve d’énormes tubes, en collaboration avec les stars des eighties que sont Eurythmics et George Michael. Cultissime, elle enchaîne dans les années 80 et 90 les duos et se produit, sur scène comme en studio, aux côtés des étoiles montantes de la nouvelle génération, touchant à tous les styles, hip hop compris, sans rien renier de ses racines ni de son style. Détentrice de dix-huit Grammy Awards et considérée comme une légende vivante de la musique et de l’Amérique, elle est en toute logique conviée à la prestation de serment de Barack Obama en 2009. Malgré une santé vacillante depuis l’entrée dans le nouveau millénaire, la retraite n’a pas sonné : en 2014, elle sort Aretha Franklin Sings the Great Diva Classics, sur lequel elle fait sien le tube d’Adèle, Rolling In The Deep, qui n’aura jamais sonné aussi bien. Le public ne s’y trompe pas, puisqu’à cette occasion, elle devient la première chanteuse à placer cent titres dans le classement des meilleures ventes Rythmn & Blues. Aretha Franklin en 2015 - Elizabeth Conley/AP/SIPA Bravant la maladie, Aretha Franklin jettera ses dernières forces dans un ultime album et une série de concerts qu’elle fut souvent contrainte d’annuler. Son credo ? Toujours le même, depuis ses débuts : « Ayez toujours confiance en vous. Si vous n’êtes pas confiant, vous n’accomplirez jamais ce pour quoi vous êtes fait. » Jusqu’à son décès, survenu ce 16 août 2018, entourée de ses amis, comme le musicien Stevie Wonder et le militant des droits civiques Jesse Jackson, Aretha Franklin accomplit ce pour quoi elle estimait être faite, quitte à braver le destin et la mort.
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